Prévention de la radicalisation : vers une réorientation de l’action gouvernementale (« la Gazette des communes », 17 juillet 2017)

Dans un entretien à la Gazette, la secrétaire générale du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, Muriel Domenach, pointe la nécessité de « généraliser l’évaluation » des dispositifs de prévention de la radicalisation. Elle revient également sur les « dérives » mises en lumière par le rapport de la mission sénatoriale sur la déradicalisation et évoque la réorientation de l’action du gouvernement.

Le rapport de la mission d’information sur la déradicalisation conduite par les sénatrices Esther Benbassa (EELV) et Catherine Troendlé (LR) présenté le 12 juillet est « équilibré », estime la secrétaire générale du CIPDR, Muriel Domenach dans un entretien accordé au Club Prévention Sécurité.

Elle précise qu’une « réflexion » est actuellement menée pour faire évoluer la politique de prévention de la radicalisation, en impliquant notamment « les collectivités locales qui sont en premières ligne ». Elle ne donne cependant aucun calendrier pour l’instant.

Les sénatrices Esther Benbassa et Catherine Troendlé ont présenté hier Le rapport définitif de la mission sénatoriale sur « le désendoctrinement, le désembrigadement et la réinsertion des djihadistes en France et en Europe » et dénoncent une nouvelle fois quelques « dérives ». Comment réagissez-vous ?

Les sénatrices ont le mérite d’exercer leur rôle de contrôle parlementaire qui n’est pas reconnu dans tous les pays. Ce rapport a été rendu public sans excès dans les commentaires de presse. Je crois que c’est important que les termes radicaux qui avaient pu être employés lors de la présentation du rapport d’étape soient évités. Il pointe du doigt un certain nombre de dysfonctionnements passés qui sont réels, mais également des améliorations intervenues depuis 2016.

Je trouve sain que l’on parte du postulat que nul n’a de baguette magique et de recette miracle et ce rapport ne prétend pas en détenir une. On le voit, en Europe, nous sommes tous dans l’expérimentation. L’essentiel réside dans notre capacité à réorienter notre action en fonction de l’évaluation conduite.

Je retiens de ce rapport deux pistes de travail : généraliser l’évaluation et se concentrer sur la prévention. Pour ce dernier point, il est nécessaire de le faire avec des acteurs de terrain, des professionnels de la prévention, plutôt que de chercher une hypothétique déradicalisation, c’est à dire une déprogrammation avec tel ou tel gourou. La professionnalisation, le suivi, l’évaluation, ce sont les trois axes principaux mis en oeuvre par le CIPDR depuis l’automne dernier et qui doivent être développés, le gouvernement en a conscience.

Pouvez-vous nous détailler ces mesures d’évaluation mises en place ?

Nous avons dores et déjà instauré des mesures de contrôle financier renforcé. Pour toutes les associations qui émargent au FIPD, une procédure de versement par acomptes, sur présentation d’un programme de travail, et de versement du solde, sur présentation d’une attestation sur l’honneur accompagnée d’un état récapitulatif des dépenses a été instaurée début 2017. C’est exigeant pour les associations, mais c’est important.

Deux points de la procédure d’évaluation développée par le CIPDR sont d’ailleurs salués dans le rapport. Il s’agit tout d’abord de la remise en cause du dispositif des équipes mobiles d’intervention. Les associations Sauvegarde de Seine-Saint-Denis et Unismed, qui les avaient développées, font du bon travail et pourront continuer au niveau territorial, car c’est ce dernier niveau qui monte en puissance. Mais cela rend les équipes mobiles moins nécessaires.

Cela montre bien qu’il y a une évaluation au regard des moyens investis et du besoin, qui apparaît moindre qu’initialement envisagé, puisque les cellules de prévention de la radicalisation et d’accompagnement des familles prennent en charge 2600 jeunes et 800 familles. Cette décision du CIPDR est jugée par les sénatrices « respectueuse des réalités locales et soucieuse du bon usage des deniers publics ».

L’autre point salué dans le rapport est l’évaluation départementale : les sénatrices pointent le fait que la nécessité d’une évaluation des actions conduites par les associations a été désormais intégrée par les pouvoirs publics, comme en témoigne la convention type proposée par le CIPDR aux préfectures en vue du financement de ces organismes en matière de prévention.

Lors de la présentation du bilan d’étape, vous aviez regretté dans une tribune publiée par Le Monde que le rapport d’étape ait donné lieu à des commentaires de presse « excessifs et datés ». Le rapport final est-il conforme à la réalité selon vous ?

Il me paraissait très important de ne pas jeter l’opprobre sur les intervenants sociaux qui sont très loin d’un « business », si on pense par exemple aux grands réseaux de missions locales, aux éducateurs de rue ou encore aux maisons des adolescents. On est encore dans un moment où l’on a besoin de leur mobilisation. Il a fallu que tous les acteurs s’approprient la thématique de la déradicalisation qui posait des problématiques de rupture connues des professionnels de terrain et en même temps nouvelles, reformulées.

Je trouve que jeter l’opprobre sur ce qui se fait serait de nature à décourager la mobilisation. Mais le rapport final est équilibré et il est sain de faire un constat réaliste et d’appeler à la mobilisation des acteurs de droit commun.

Quel bilan tirez-vous de la politique de prévention de la radicalisation et quelles sont aujourd’hui les perspectives ?

Je suis arrivée trop tard, en août 2016, pour être en mesure de présenter le bilan des premières années de cette politique et il est encore tôt pour développer les perspectives. Ce qui est certain c’est qu’il y a une réflexion. Il y aura le souci d’impliquer non seulement l’ensemble de la société civile dans tous ces secteurs, l’entreprise et bien sûr les collectivités locales qui sont en première ligne. Nous réfléchissons au rôle des collectivités dans ce domaine, mais il est trop tôt pour avancer des propositions.

Les sénatrices estiment que les associations sont aujourd’hui moins nombreuses qu’en 2015 sur ces problématiques, mais qu’il y en a « encore un peu trop ». Qu’en pensez-vous ?

L’important est d’assurer un suivi et une évaluation du travail de ces associations. C’est ce que l’on a déjà engagé. Nous avons formé un nouveau pôle qui insère la programmation dans un dispositif d’évaluation pluridisciplinaire, avec des compétences juridiques, financières, scientifiques. Le benchmarking avec nos partenaires européens est également essentiel et nous échangeons dans le cadre du RAN (Radicalisation Awareness Network).

Nous travaillons sur d’autres pistes de travail, qui vont dans le sens des recommandations de bon sens avancées dans le rapport.

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