Promis depuis le mois d’octobre 2019, le « plan gouvernemental pour la protection et l’amélioration du bien-être animal » a finalement fait son apparition fin janvier, annoncé par un ministre de l’Agriculture assez fier de ses quinze mesures, labellisées « priorités du gouvernement ». Ce que tout le monde en a retenu ? L’interdiction de la castration à vif des porcelets et du broyage des poussins en 2021. Des objectifs salutaires certes, mais les associations attendaient plus de cadres réglementaires, plus d’ambitions. Pour Brigitte Gothière, cofondatrice de L214, association qui a largement contribué à la prise de conscience sur la maltraitance animale grâce à ses vidéos, il n’y a rien de bien nouveau : « Même si le ministre pouvait sembler avoir pris la mesure des attentes, il ne s’attaque pas aux problèmes de fond, notamment au modèle agricole intensif et aux conditions d’abattage. Une situation qui perdurera tant que les conditions d’élevage et d’abattage resteront dans le périmètre du ministère de l’Agriculture. » Le plan de Didier Guillaume laisse même sceptiques les corapporteuses du Conseil économique, social et environnemental (CESE), qui ont rendu en novembre un avis sur « les enjeux relatifs aux conditions d’élevage, de transport et d’abattage en matière de bien-être animal ». Marie-Noëlle Orain, éleveuse en Loire-Atlantique, parle de « saupoudrage » (1) : « Il y a des annonces très ciblées [sur des sujets] dont la société ne veut plus entendre parler, mais le plan du ministre ne montre pas assez comment s’appuyer sur la politique agricole commune [PAC] pour amorcer la transition vers d’autres types d’élevage. »

L’association Welfarm France, qui milite depuis des années contre la castration des porcs, applaudit la décision, mais reste vigilante sur les alternatives envisagées, notamment l’anesthésie locale, difficilement contrôlable et peu compatible avec les pratiques et les rythmes dans les élevages intensifs. « Ce sont des sujets importants sur lesquels il faut avancer, mais les utiliser comme un moyen de communiquer parce qu’on sait que le public est plus sensibilisé à ces causes, c’est assez malvenu », déplore Lorène Jacquet, responsable du pôle campagnes et plaidoyer.

Or le sujet du bien-être animal, en particulier pour l’élevage, ne peut pas être qu’un outil de communication pour jouer sur la corde sensible des citoyens – qui sont aussi des électeurs… Il a besoin de complexité, de nuances, de débat, surtout dans un contexte sociétal qui se tend entre urbains et ruraux, entre agriculteurs et antispécistes, entre agriculteurs productivistes et ceux qui prônent une agriculture paysanne. Avec son nouveau manifeste, Cause animale, cause paysanne (2), la Confédération paysanne tente à la fois de défaire les idées reçues et d’apporter des propositions concrètes pour passer de la prise de conscience aux actes. « Nous avons parfois l’impression que les travaux autour du bien-être animal restent segmentés, coincés dans les aspects normatifs du modèle agricole intensif. Pour nous, ce qu’on préfère nommer la bientraitance animale fait partie d’un projet politique global, au même titre que l’écologie ou le social », analyse Stéphane Galais, éleveur en Ille-et-Vilaine et membre du groupe de travail homme-animal du syndicat agricole. « La relation entre le paysan et l’animal n’est jamais prise en compte, et nous avons du mal à faire entendre nos voix. Comment arrive-t-on à aimer nos animaux tout en les conduisant à leur fin de vie ? Pour nous, c’est cohérent, mais c’est difficile à faire entendre au grand public », poursuit celui qui met quotidiennement en application ses connaissances en éthologie sur ses vaches et ses chevaux.

Si la volonté politique n’éclate pas dans les couloirs du ministère de l’Agriculture, elle se cache… au Sénat ! Le 21 janvier, la sénatrice écologiste Esther Benbassa a déposé un texte de loi intitulé « pour un élevage éthique, socialement juste et soucieux du bien-être animal ». Ce texte prolonge le colloque « Nous et les animaux » (3) organisé en mars 2019, et a été conçu en dialogue avec des associations et syndicats (L214, Confédération paysanne, Fondation Brigitte-Bardot), ainsi qu’avec les autres sénateurs écolos dispersés dans divers groupes. « Il a été signé par la majorité du groupe communiste auquel je suis rattachée, puis par des sénateurs et sénatrices venant du centre, des socialistes, de la droite… », s’étonne encore la sénatrice écologiste qui insiste pour que ce texte s’inscrive dans un contexte d’urgence climatique, environnementale, sanitaire, sociale et éthique. « En trente ans, le nombre d’éleveurs de porcs et de volailles a baissé de 57 %, les éleveurs de chèvres et de brebis de 48 % et ceux de vaches laitières de 70 % ! », s’alarme-t-elle.

Comparé au plan ministériel, c’est le grand écart. On retrouve l’interdiction des pratiques cruelles sur les porcs en élevage, comme la castration, et les autres pratiques, celle du broyage des poussins, mais aussi celle de l’élevage des lapins en cage. Cette dernière est absente du plan de Didier Guillaume, alors qu’une initiative citoyenne populaire européenne (ICE) a rassemblé plus d’un million et demi de signatures pour y mettre fin. Sont également proposés : la généralisation de l’étourdissement dans les abattoirs, la baisse de la durée d’expérimentation des abattoirs mobiles de 4 à 2 ans (commencée en 2019), et la mise en place d’un « conseil interne du bien-être animal auprès de chaque établissement d’abattage ».

« Cet article semble venu d’ailleurs, mais il est très important. C’est un acte de proximité de l’animal en soi, sur le plan intellectuel aussi, car ce sont des voix qui défendent la cause animale au sein de l’abattoir, à la place de la vidéosurveillance peu bénéfique aux employés », précise Esther Benbassa. Enfin, les sénateurs et sénatrices visent la fin des exploitations n’offrant pas d’accès au plein air aux animaux, et proposent un « moratoire sur l’élevage intensif avec interdiction définitive au 31 décembre 2025 ». Des mots forts, une date qui ne renvoie pas aux calendes grecques pour engager la transition. « Et accompagner les agriculteurs en restant en phase avec le rythme du monde paysan dans ce cheminement vers un élevage éthique, ne pas aller trop vite pour ne pas dégrader encore plus leurs conditions de vie. »

Une transition qui doit s’appuyer sur une volonté politique française solide pour influer sur l’Europe via l’épineux dossier de la réforme de la Politique agricole commune (PAC). Des millions d’euros qui pourraient servir à aider la transition dans les élevages, la reconstruction et la rénovation de bâtiments qui prennent mieux en compte le bien-être animal… « Nous avons été extrêmement déçus par le diagnostic du monde agricole réalisé par les services du ministère de l’Agriculture : ils ont bien pris en compte les enjeux environnementaux mais n’ont quasiment pas relevé les difficultés liées à la problématique du bien-être animal en élevage, souligne Lorène Jacquet, de Welfarm, association qui a participé à ces discussions. Ils assurent que le dossier est suffisamment complet sur le sujet. » Il semblerait tout de même que le ministère souhaite faire quelques impasses pour éviter d’engager des fonds dans cette voie. La notion de transition vers un élevage plus éthique reste assez floue. Pour Stéphane Galais, de la Confédération paysanne, un changement de paradigme est nécessaire pour y parvenir : « Si on sort de l’agriculture capitaliste et productiviste, on ira naturellement vers des pratiques plus en adéquation avec les questions de bientraitance animale, car les agriculteurs auront d’autres motivations – même s’il faudra toujours se dégager un revenu. Concernant les abattoirs par exemple, les cadences demandées aux ouvriers ne sont jamais remises en cause, alors qu’on sait que le temps disponible, la pression jouent sur la façon de traiter les animaux. Il faut se rapprocher du temps de l’animal, mais malheureusement, celui-ci n’est pas le temps du capital. »

(1) Entretien dans Le Monde, 30 janvier.

(2) Cause animale, cause paysanne, par la Confédération paysanne, Éditions Utopia, 12 euros.

(3) Nous et les animaux, sous la direction d’Esther Benbassa, Les petits matins, 6 euros.